LAREFORMEDU BAC PRO RENVOYEE DANS LES CORDES

LES CONTRE-REFORMES « BLANQUER » DESORGANISENT NOS METIERS DESORGANISONS LEUR SYSTEME
jeudi 12 septembre 2019
par  Sud Educ Bourgogne

Un article paru dans le quotidien "L’Humanité", jeudi 12 septembre 2019 au sujet de la contre-réforme du lycée professionnel

La réforme du bac pro renvoyée dans les cordes

Olivier Chartrain

Le CHSCT ministériel a demandé vendredi l’abandon de la réforme du lycée professionnel, pour cause de risques psychosociaux. Blanquer a deux mois pour répondre.

À force de vouloir brûler les étapes, Jean-Michel Blanquer risque de se brûler les doigts. Mise en place au pas de charge dès cette rentrée, la réforme du bac pro vient de subir un véritable camouflet. Le CHSCTM (comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail ministériel), réuni le 5 septembre, a voté majoritairement pour son abandon, en raison des risques psychosociaux qu’elle fait courir aux personnels. Cette instance nationale demande également « la mise en place de véritables concertations » avec les personnels et leurs organisations représentatives. Le ministère dispose désormais de deux mois pour faire valoir ses réponses.

La réforme de la filière professionnelle fait moins de bruit que celle du bac général. Elle n’est pourtant pas moins lourde, et concerne tout de même, si l’on prend les chiffres du bac 2019, 28 % de l’ensemble des candidats au diplôme : c’est elle, et non le bac général, qui a porté la démocratisation du bac depuis les années 1980. « Il y a un effet cumulatif des réformes et des lois », explique Sigrid Gérardin, cosecrétaire nationale du Snuep-FSU, présente en tant qu’experte lors du CHSCTM : « La loi Blanquer, les heures supplémentaires obligatoires, la formation pendant les vacances (voir encadré), la loi sur la "liberté de choisir son avenir professionnel"... » Et, bien entendu, la réforme du bac pro lui-même. « Quand une réforme est mise en place, poursuit la syndicaliste, il doit être procédé à une étude d’impact. Or, le ministère de l’Éducation nationale s’en affranchit régulièrement. » C’est ce qui a poussé le Snuep à déposer une « alerte sociale » devant le CHSCTM. Avec le résultat que l’on sait.

Le bac gestion-administration se trouve particulièrement fragilisé

Temps de travail, complexité des tâches, perte de sens du métier, liens entre vie professionnelle et vie privée, insécurité sociale et économique, soutien de l’institution : les contours des risques psychosociaux sont assez précisément définis. Et la réforme du bac pro coche presque toutes les cases. D’abord, elle diminue les temps d’enseignement général proposés aux élèves. Conséquence à moyen terme pour les élèves : un affaiblissement de la culture générale qui ne sera pas sans effets sur la liberté qu’ils auront - ou non - de poursuivre leurs études. Possibilité déjà rendue plus difficile depuis la mise en place de Parcoursup. Conséquence immédiate : « Nous avons perdu 300 postes en cette rentrée, relève Sigrid Gérardin, alors qu’on en avait déjà perdu 4 000 depuis la réforme Robien de 2009. »

Le bac gestion-administration, que le ministère a décidé de réduire de moitié d’ici à 2020, se trouve particulièrement fragilisé : « Les collègues ne savent pas s’ils vont pouvoir continuer, ni ce qu’ils pourront faire après. » La crainte de mobilités forcées, géographique et professionnelle, s’exprime. Dans les enseignements généraux, la tension monte également. Spécificité de la filière pro, les profs cumulent deux spécialités : on est prof de lettres et histoire-géo, ou de lettres et langue vivante, ou de maths et physique-chimie. Mais la réforme va en plus les contraindre à assumer des heures dites de « co-intervention », avec leurs collègues des matières professionnelles. « Cela ne se fait pas dans le cadre de projets, relève Sigrid Gérardin, mais de manière imposée, avec à la clé des heures de travail en plus pour s’approprier les référentiels des métiers, les soirs, les mercredis, les week-ends... Cela n’est pas sans impact sur la vie privée. » Ni sur le sens du métier de ces enseignants, qui ont l’impression que leurs matières n’ont plus de légitimité par elles-mêmes, mais uniquement en lien avec la finalité professionnelle.

Celle-ci n’est pourtant guère plus gâtée. Chaque élève sera dorénavant jugé, l’année du bac, sur un « chef-d’oeuvre » à réaliser. « Dans certains métiers, comme par exemple la vente ou les soins à la personne, on peine à voir de quoi il va retourner, assène Sigrid Gérardin, d’autant que les inspecteurs sont incapables de nous renseigner là-dessus. » Cerise sur le gâteau : les lycées pros devront maintenant accueillir dans leurs classes, y compris en cours d’année, les apprentis en rupture de contrat. Sachant que ces ruptures touchent près d’un tiers des apprentis, « cela va désorganiser complètement nos cours », s’inquiète la syndicaliste. Qui ironise sur les grands discours de Jean-Michel Blanquer sur le « bonheur professionnel », et surtout s’inquiète : « Dans de telles conditions, on va avoir du mal à assurer la réussite de nos élèves. »