Après le livret ouvrier du XIXe, le livret personnel de compétences du XXIe

jeudi 24 février 2011
par  Sud Educ Bourgogne
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Les compétences ou la soumission de l’école à la logique marchande

Compétences, évaluation, innovation… l’école est confrontée à une inflation de termes qui sont autant de normes visant à imposer un nouveau cadre idéologique – celui de la « nouvelle culture du capitalisme ». En fait la réduction des apprentissages intellectuels et de l’acquisition de connaissances à des compétences doit être mise en relation avec une sorte de grande transformation de l’école destinée à adapter cette dernière au nouvel ordre économique global où règnent sans partage la concurrence, la compétition et la performance à l’échelle du marché planétaire.
L’école à l’école de l’ignorance

Le recentrage autour de la notion de compétence ne peut être autre chose qu’une forme de rationalisation de l’éducation, une réduction des apprentissages à un ensemble de procédures, de techniques et de savoir-faire laissant apparaître des connaissances en pièces détachées, une pensée en miettes. Le socle commun, le B2i ou l’accompagnement personnalisé tel qu’il se dessine dans la réforme du lycée sont en fait autant de contextes différents pour l’imposition d’une même norme exclusive — celle de la compétence. On voit bien ce qui reste alors de la liberté pédagogique des enseignants, bien peu de chose finalement.

Un autre problème plus grave peut-être est celui du transfert de connaissances. On sait qu’un élève s’est approprié des connaissances ou des méthodes de travail intellectuel, qu’il sait, quand il est capable de les transférer dans des contextes différents. Valider une compétence ne suffit donc pas à déterminer si des notions ou des démarches intellectuelles ont été effectivement assimilées. Du fait du découpage des apprentissages en une somme de connaissances séparées les unes des autres et du manque de temps, il ne sera plus possible d’apprécier le niveau intellectuel des élèves. Il faut parler ici d’une logique qui est celle du non sens. C’est justement pour cette raison que des enseignants se sont mis en grève en Grande Bretagne : ils s’opposent à la réduction de leur travail à une évaluation continue de compétences qui ne leur laisse plus le temps d’enseigner ni de saisir réellement le niveau des élèves. Par ailleurs, ils dénoncent le système d’évaluations qui est l’instrument par lequel l’État met en œuvre la concurrence généralisée entre les établissements scolaires.

Du marché du travail au marché des travailleurs

Passée presqu’inaperçue, la loi n° 2009-1437 du 24 novembre 2009 relative à l’ « orientation et à la formation tout au long de la vie » a modifié le Code de l’éducation et le Code du travail en reliant les deux. La loi institue pour les élèves un « livret de compétences », expérimental jusqu’en 2012. La même loi (nouvel article L.6315-2 du Code du travail) institue, avec une dénomination standard européenne mais un contenu strictement identique le « passeport orientation et formation ». Ainsi renommé et prolongé pour la vie, le « livret de compétences » sera utilisé pour l’embauche et la carrière.

Il s’agit en effet de passer d’un marché du travail où le salaire était basé sur les coefficients des conventions collectives, basés sur la correspondance entre une qualification (garantie elle-même par un diplôme et/ou l’ancienneté) et un poste de travail précisément décrit à un marché des travailleurs où le salaire sera peu à peu « négocié » individuellement sur la base de « compétences » individuelles que le salarié pourra faire valoir. La différence est perceptible dans les mots utilisés : on voit bien qu’ouvrier « non qualifié » ne signifie pas la même chose que salarié « incompétent », dans un cas le travail est désigné, dans l’autre un jugement est porté sur la personne.

Les « compétences » sont imposées partout dans le monde éducatif. Les pédagogies dites « actives » y ont joué un rôle, en mettant en avant des « compétences » dans un louable souci de démocratisation. Mais alors qu’il s’agissait pour ces pédagogues de favoriser l’activité concrète de l’élève, l’ « utile » pour l’élève a été détourné en « utile » pour le futur employeur. Le rêve ancien des employeurs – savoir qui ils embauchent et pouvoir ne choisir que ceux qui sont à la fois dociles, imaginatifs, costaux et minutieux… - est entrain de se réaliser. Les enseignants, transformés en contremaîtres de fabrication de ressources humaines, ont ordre d’évaluer leurs élèves en cochant cases d’acquisition ou non d’une liste de compétences et sous-compétences, depuis la grande section de maternelle. Heureusement cette rationalisation de l’éducation et cette logique totalitaire se heurtent à la réalité du vivant et à la complexité de l’être humain. Mais il est grand temps de se réveiller.