La confusion des temps de l’aide

dimanche 5 février 2012
par  Sud Educ Bourgogne
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Qui n’a pas souhaité disposer du temps nécessaire pour aider les élèves de la classe en butte avec des apprentissages ? Mais « l’aide personnalisée » instituée depuis 2008 aboutit surtout, à en croire ces témoignages, à emmêler les temps, perturbant les relations entre enfants, enseignants et familles.

C’est de la place singulière de rééducatrice psychopédagogue que j’ai tendu l’oreille à ce qui se dit à l’école, notamment à propos de ce nouveau temps réservé à l’aide. J’ai retenu le sentiment que ce temps est vécu comme brouillé, frustré, irrespectueux. Les témoignages qui émaillent cet article m’ont permis de relever quelques confusions entrainées par cette mesure, mais aussi de faire apparaitre combien l’irruption de l’aide dite personnalisée influence, perturbe, désorganise différents temps, au détriment des élèves et des enseignants, ainsi que des familles. Ces confusions touchent le temps et l’espace de la sphère scolaire comme ceux de la sphère privée.

Des enfants ballottés entre école et maison

« Mon maitre me garde plus longtemps auprès de lui, la maitresse m’a choisi, elle me préfère... ou elle m’en veut ? » L’enseignant se trouve alors pris dans des mouvements psychiques auxquels il n’a été ni préparé, ni formé, que l’enfant dépose et propose, comme il le ferait auprès du rééducateur ou du psychologue, dont le métier est justement d’entendre et de travailler ces mouvements.

Ainsi, « depuis qu’elle accueille Pétronille le matin en aide personnalisée avant l’arrivée du grand groupe, son institutrice a toutes les peines du monde à faire classe ; Pétronille est collée à ses jupes toute la journée, pleure et écarte les autres ». « Alex, lui, est seul avec sa maitresse (!) en aide personnalisée. Il semble y jouer et rejouer sa problématique de séparation-individuation », sans que l’enseignante puisse répondre à cette demande, qui tourne en boucle et ne trouve pas d’issue. « En aide personnalisée, quand je suis avec Tony, il réussit tout », dit la maitresse. Et en classe ? « Heu, il ne fait rien, il attend… »

Alors que le temps « de la maison » est en souffrance pour quelques-uns de ces enfants tristes, agités, « ailleurs », plutôt que de travailler ce lien comme le font les personnels des réseaux d’aide (Rased), on ajoute davantage de « temps école », sur le temps maison. Le temps est confisqué : « Je pense à ces enfants de petite section qui doivent répondre une demi-heure supplémentaire par jour aux demandes scolaires d’un adulte », ou le temps d’un repas concentré : « Cette petite fille qui avait la chance de manger à midi à la maison et qui doit maintenant manger à la cantine, les jours d’aide personnalisée, parce qu’elle a des difficultés de… concentration ».

La confusion gagne aussi les indications d’aide, la considération portée au temps de l’aide interfére sur l’analyse de la situation de l’élève. Les aides spécialisées sont ainsi parfois mises sur la touche, ou interrompues sans concertation, pour satisfaire un emploi du temps plus facile à organiser ou demandé par la hiérarchie. Une anticipation à la disparition des réseaux d’aides ? Ainsi, « Louisa, 5 ans, est fatiguée par un souci de santé depuis la prime enfance. Souvent absente pour des séjours à l’hôpital, en classe elle est “lente”. Elle est alors soustraite à l’aide spécialisée engagée par l’équipe du Rased sur le temps scolaire, par décision de l’enseignante, pour être inscrite sans concertation sur la liste des enfants retenus pour venir le matin à 8 h… ou elle vomit les chiffres dont elle ne veut plus entendre parler. Quelques semaines de ce régime suffisent à engendrer un refus scolaire, et une consultation en CMPP. »

Le temps contraint des enseignants

Les identités professionnelles et les orientations pédagogiques sont brouillées. Être tantôt le maitre de la classe et le « répétiteur » de quelques élèves suppose de passer d’une posture à une autre, sans distinction très claire. L’espoir légitime de soutenir ses élèves en délicatesse avec l’école altère la différenciation pédagogique recherchée en classe :

– « Attends, moi, avec mes 28 CM2, quand un élève n’a pas compris au deuxième coup, je le prends en aide personnalisée... »

– « L’organisation de la classe en ateliers ou activités différenciés est abandonnée au profit d’une uniformisation de l’enseignement. »

– « Quelles en sont les conséquences ? Un plus grand décalage encore pour les élèves que nous suivons. Ils ne peuvent plus adhérer à ce qui se passe en classe. »

– « L’aide personnalisée devient un temps pour les enfants les plus lents qui n’ont pu finir leur travail en classe : le rythme s’est accéléré, ces enfants n’ont aucune chance de pouvoir monter dans le train qui ne s’arrête jamais. On ne leur offre que cette possibilité, de finir leur course sur leurs temps de pose afin que, à bout de souffle, ils puissent se remettre sur la ligne de départ avec les autres. 
Dans certains cas, j’ai appris que certains enfants suivis au Rased rattrapent ce “temps perdu” pendant l’aide personnalisée. »

Par ailleurs, les temps institutionnels réservés à l’aide se trouvent bousculés :

– « Les rencontres enseignants et équipe Rased sont encore plus difficiles à mettre en œuvre depuis deux ans, faute de disponibilité de part et d’autre, malgré toute la bonne volonté... »

– « Avec ces aides personnalisées, on a bien travaillé… pour ceux qui n’en avaient pas besoin ! Car vu les retards, refus des parents, impossibilités matérielles, absences, on fait venir ceux qui sont motivés pour justifier les heures. »

Plus grave, ce temps de l’aide s’avance comme un outil dévastateur des valeurs de l’éducation, qui s’estompent et s’égarent face à la course à la « rentabilité », qui déborde du monde de l’entreprise pour s’ébattre dans l’école : « Au conseil d’école du deuxième trimestre, la directrice parle longuement de l’aide personnalisée : dans un tel dispositif, le gros avantage, c’est qu’il n’y a pas de perte de temps ! Dans une tâche de vingt minutes, et à quatre, les élèves ne peuvent pas se disperser, ils sont obligés d’être à ce que l’adulte leur demande. À contrario, en classe, on perd beaucoup de temps ! À partir de midi, elle relève tout de même une baisse de l’attention... les enfants saturent. Elle s’autorise en fin d’année un bémol. C’est contraignant, car ce dispositif ne permet plus à l’équipe de se réunir, sinon pour organiser cette aide personnalisée, jamais pour parler de pédagogie ! La maitresse de petite et moyenne section précise qu’avant, un décloisonnement était organisé l’après-midi, aujourd’hui les enseignants n’ont plus l’énergie suffisante pour le mettre en place ! »

Des relations avec les parents embrouillées

Les familles sont invitées à répondre à l’offre, à accepter, ou refuser ce temps ajouté au temps de classe, compliquant encore les relations avec l’école. La décision s’annonce par un mot dans le cahier : « Madame, Jessica ne viendra plus en aide personnalisée, car je ne peux la conduire à l’école pour 8 h 20. Elle prendra le ramassage scolaire », ou par l’aménagement silencieux comme celui de « cette maman qui se demande comment elle va payer la cantine, qui pense que sa fille serait plus au calme chez elle, mais n’ose pas en parler à la maitresse et signe l’autorisation parentale pour l’aide personnalisée parce que la maitresse a dit que sa fille en avait besoin et que la mère fait confiance à l’enseignante... » Sans parler des « parents culpabilisés d’avoir refusé l’aide personnalisée le soir, mais qui l’ont fait parce qu’il n’y a plus de bus après 16 h 30 et que personne ne peut venir chercher l’enfant… » Ce problème est d’autant plus aigu en zone rurale : « il y a parfois des distances assez importantes entre le domicile et l’école. Ainsi, pas mal d’élèves “proposés” n’ont d’office pas été inscrits par leurs parents. Parmi les autres, on a un absentéisme important. Au final, il y a des matins (pas tous) où on se demande ce qu’on fait là… »

Aider ne s’improvise pas

Ni bonne volonté, ni injonction gouvernementale ne suffiront à aider comme il se doit un enfant à prendre, et à tenir au mieux, sa place d’élève. Aider, accompagner suppose une connaissance de ce qui se joue dans la vie de l’enfant en mal d’être élève, de manière invisible, ou illisible, le plus souvent inconsciente, et au-delà de ses manifestations symptomatiques.

Cela suppose aussi l’accueil toujours singulier de ce qui constitue le rapport aux apprentissages de cet enfant-là, par la rencontre clinique du sujet et sa famille, une analyse en équipe, un pas de côté, du « tiers ».

Cela suppose enfin de reconnaitre que ce rapport à l’apprentissage et à la connaissance que l’enfant a construit tant bien que mal sur des attitudes défensives et vivantes, où se mêlent et s’emmêlent représentations et conflits de loyauté, ne pourra se réaménager, se transformer que dans un processus, – c’est à dire du temps ! – et dans une relation, différente de celle qu’il a établie à ses parents, à son instituteur et à ses pairs.

Le temps réservé à l’aide dite personnalisée ne garantit pas cette position. Ne servirait-il pas plutôt d’écran de fumée et d’alibi au chantier de démolition des Rased, constitués d’enseignants spécialisés, rééducateurs et psychologues, formés et certifiés à cette aide de qualité proposée, à l’école, aux enfants en difficulté ?

Françoise Ballay

Institutrice formatrice rééducatrice à Dijon


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